mercredi 5 décembre 2012

La dentiste



Le soir 

Elle a la voix typique des femmes médecins, douce et excessivement lente, avec quelques pointes accentuées, un mélange de suavité fabriquée et de fermeté paternaliste agaçante. L’impression qu’elle donne est celle d’une irritation constante et légitime contenue seulement au prix d’un effort surhumain. Le résultat est opposé à celui escompté: c’est l’exaspération. Pourquoi parlent-elles toutes ainsi ? (Les hommes, non, sauf les psychiatres, mais alors leur ton est plutôt celui des hôtesses de l’air.) C’est la voix de Nadine  (psychiatre), celle de Geneviève et parfois de Frédérique ; par chance, Géraldine y a échappé ainsi que Simon mais lui c’est normal, c’est un homme… Pourquoi les voix se ressemblent-elles toutes en fonction des professions voire des écoles ? L’homme, pluri et unidimensionnel à la fois… Il y a la voix «Normale Sup-rue d’Ulm» et celle, toute différente, de «Normale Sup-Cachan» ; la voix «Sorbonne», (celle, un peu désagréable, de Simone de Beauvoir) ; la voix «France-culture», celle de mon père ; la voix journaliste-télé (ou radio) qui fait sonner les avant finales en laissant un soupir juste après l’accentuation intempestive ; la voix Christine Ockrent -qui a fait école au point qu’elle est devenue archétypique- une variante de la précédente, associée à la nasalité sourde et hautaine de l’accent américain ; la voix hôtesse de l’air,  souriante, voilée et bellement articulée à la fois ; celle des commerciaux, fortement scandée et exagérément cordiale, avec les mêmes syntagmes figés qui reviennent en boucle ; la voix prof, aussi, modulée selon la matière et l’origine, du quasi normal au ton Sorbonne dans les matières littéraires ; et la voix haut perchée, puérile et perçante des prolotes s’interpellant gaiement en des transports un peu factices sur les bancs, l’après-midi, à Atuargues.

C’est un élément fondamental de la personnalité et même de la séduction -ou de la répulsion- sexuelle. Ces voix, lorsqu’elles sont mal fabriquées, ou ne collent pas de manière évidente à la personnalité réelle du sujet, attendent une réponse particulière de celui auquel elles s’adressent. Lorsque la réplique ne vient pas comme prévu (ou lorsque l’on quitte soudain le domaine professionnel classique) elles redeviennent naturelles en un clin d’oeil, c’en est presque comique. (Les psy notamment, lorsqu’en fin de consultation, ils demandent la carte sécu et/ou l’argent du ticket modérateur, en principe en liquide, n’ont plus du tout la même intonation.) C’est ce qui arrivé avec la dentiste. Ouf.

Nadine, elle, sympa et en un sens "nature", ne parvient jamais à modifier sa signature vocale, même en privé, ce qui à l’école débouchait parfois sur des résultats cocasses, en décalage, elle parlait notamment au directeur avec la mansuétude à la fois attentive et distante d’une psychiatre s’adressant à un malade mental dangereux qu’il ne fallait surtout pas contrarier... ce qui au fond n’était pas tout à fait inapproprié. Pour ce qui est de Frédérique (mais c’était inconstant, du moins avec moi) il y avait parfois un temps de latence assez bref ; et elle ne reprenait sa voix-prolo d’origine, rapide, nasillarde et suraiguë qu’après une ou deux répliques lentes, graves, faussement hésitantes et posées, comme s’il lui avait fallu trois secondes pour s’apercevoir qu’elle n’était pas en piste et retrouver son naturel, un peu trop "naturel". Je l’avoue, puisque j’ai décidé d’avouer -presque- tout, il m’est arrivé en public d’avoir honte d’elle, de ses exclamations criardes et enflées qui faisaient parfois se retourner les gens sur nous, (devant Dominique notamment.)

Quant à moi, je ne fais pas exception: Pauline me reprochait durement ma voix prof, ma voix Sorbonne. Sans doute à juste titre.
Laisse là, elle est en chaire, ça ronronne, on ne pourra plus l’interrompre à présent jusqu’à ce qu’elle ait fini son cours magistral» disait-elle, méprisante, à mon père lorsque «cela» me prenait. «Je vous remercie de votre attention»  concluait-elle ironiquement lorsque que je m’arrêtais.

La dentiste m’a dit que j’en avais au moins pour un an de soins. Soit. Elle m’a fait un détartrage, c’est extrêmement agréable, à présent. Il faut en faire tous les ans m’a-t-elle dit, sévère. Comment faisaient les hommes préhistoriques ? Elle fut interloquée, réprobatrice… et du coup en perdit sa voix qui redevint immédiatement normale. Mais nous ne sommes plus des cromagnons, voyons. Discutable: et les momies ptolémaïques du British ? Et celles de Fayoun, qui nous avaient tant impressionnés: les portraits, très réalistes, des morts peints sur les sarcophages figuraient de manière saisissante… les membres de la famille de Nathan ! normal puisque sa mère était Egyptienne ; il y avait un «Daniel», des androgynes-Michèle, Elise ou Ariella… Et surtout... un Nathan adolescent lui-même, brun éphèbe bouclé aux yeux profonds de myope et au traits typiques, dont les lignes nettes, hexagonales, en diamant, qui se viriliseraient dans quelques années se dessinaient déjà sous l’ovale de l’extrême jeunesse… ils nous regardaient gravement derrière leur vitrine. Depuis quinze siècles. Il ne leur manquait que les lunettes: ses ancêtres, en effet. Ceux de mon fils. Et, sur les momies démaillotées elles-mêmes… des dents pour publicité Colgate. Parfaitement alignées et blanches même après 1500 ans, sans une carie ni le moindre déchaussement. (Ceci est moins net chez les momies pharaoniques, antérieures il est vrai de dix siècles: Ramsès II notamment, mort fort âgé, possède encore une assez belle denture, mais on discerne chez lui, dit-on, un abcès sur une prémolaire.) Elle s'est à peine démontée, ils avaient tort, les papas cromagnon ou Ptolémée, de ne pas se faire détartrer aux ultrasons… Soit, mais de si belles dents pourtant. Je n’ai rien payé. Vive la carte vitale.



mardi 4 décembre 2012

Le mépris


Nathan a appelé. Cela faisait plus d’un mois que nous ne nous étions pas téléphonés. Je n’ai pas pris la communication au départ. Méfiance… puis je l’ai rappelé tout de même, au bout de deux heures de délibération intérieure. Erreur. Je lui ai parlé, chose à éviter évidemment. Pourquoi ces choses-là m’arrivent-elles ? Il a son idée la dessus, la plus péjorante pour moi: c’est parce que les gens ont peur de moi, parce qu’il y a en moi quelque chose de néfaste, d’incontrôlable et d’agressif qui fait que l’on se méfie. A juste titre, exemples à l’appui. Il me faut y prendre garde etc… (Confusion habituelle des causes et des effets et déviation classique de la conversation vers des sujets traumatiques qui n’ont que peu de rapport avec la question. Sur des faits cruels mais quasi anodins, il greffe alors des drames passés oubliés, les invoque longuement, fouillant des plaies cicatrisées… et m’enfonce encore plus. Il monte en neige les blancs d’œufs qu’il a sous la main, en y ajoutant une pincée de vitriol pour raffermir la mousse.)
-- Donc c’est de ma faute ?
-- Pas vraiment, mais… (Avec lui on est toujours dans le: «oui-non-peut-être et surtout ne-me-fais-pas-dire-ce-que-je-n’ai-pas-dit»…)
-- Lorsque, sur un donné qui me concerne, tu flaires plusieurs interprétations, c’est toujours la pire pour moi que tu choisis évidemment, c’est systématiquement dans ce créneau que tu t’engouffres. Tu es excellent pour remonter le moral des gens.
(Mais à quoi bon lui dire ce qu’il sait ? Pourquoi ne pas avoir raccroché sous un prétexte quelconque ? Pourquoi lui donner des armes contre moi ?)
-- Mais c’est ce que je pense, je n’y peux rien… Si je ne peux même pas te dire ce que je pense…
-- Ça fout en l’air encore plus.
(Mais pourquoi lui préciser ce qu’il sait mieux que personne et surtout l’assurer qu’il a parfaitement réussi ? Pourquoi lui parler comme si nos relations étaient normales quand il est évident que ce n’est pas le cas ? Pourquoi lui désigner une faille qu’il n’a pas vue et dans laquelle il va enfoncer un coin et mouiller ? )
-- Il vaut toujours mieux savoir qu’ignorer, il n’est pas bon de se leurrer sur soi etc…
(Il rit.)
-- Fils de pute.

C’était certain ; la conversation ne pouvait que se dérouler ainsi. Vingt ans de répliques identiques sur le fond, j’aurais dû le deviner. Le problème est plutôt: pourquoi l’ai-je rappelé ? Pourquoi aimai-je quelqu’un qui se comporte ainsi ? Et depuis si longtemps ?

Le pire est qu’il a raison, en partie, comme toujours. C’est bien moi qui génère ces comportements. Pourquoi ? C’est là où le bât blesse: selon lui, il y aurait quelque chose en moi (de funeste, de dangereux ?) perceptible immédiatement, qui séduirait et détournerait à la fois les gens de moi. Quelque chose ? Soit. Mais pas forcément de funeste ni de dangereux. Jean-Baptiste a une autre explication. Vous avez trop de dons m’a-t-il dit, et c’est un handicap dirimant. Il est adorable, comme Vincent, qui m’a dit à peu près la même chose en d’autres termes. Pour l’un, je serais une paumée inquiétante, pour, les deux autres, trop douée. Peut-être les deux, finalement. Il est vrai que je peux être violente lorsque je m’aperçois qu’on a tenté de profiter -trop- de ma propension à me laisse exploiter affectivement. Comme dans les transformateurs EDF, il y a une ligne rouge à ne pas franchir sous peine de mort. Nathan a à demi raison, comme d’habitude. Il ne voit seulement qu’un pan de la vérité, le plus noir. C’est un magicien. Du coup, ce qu’il imagine devient -parfois- vrai.

C’est étrange ; j’ai alors envie de le rappeler, je sais qu’il ne le faut surtout pas, mais je ne peux m’empêcher de désirer lui expliquer encore et toujours qu’il se trompe -mais il le sait mieux que moi- et qu’il n’y a rien en moi de funeste, ou du moins que ce «quelque chose» est un effet et non une cause… que si l’on est normal, ou plus exactement équitable avec moi, je le suis également… qu’il me mésestime parce qu’il ne voit pas etc... mais s'attache seulement ce qui est moche, bref que je suis comme tout le monde, les deux à la fois etc…

C’est absurde. Dire à quelqu’un «ne me méprise pas s’il te plaît» revient précisément à consentir au mépris donc être vraiment méprisable. C’est en demandant que je m’avilis, c’est alors que ce mépris devient justifié. Je joue son jeu, je le renforce. Je me place dans la position où il m’a mise, celle de l’esclave qui veut se vendre ou plus exactement se donner au meilleur prix. La palinodie est d’autant plus humiliante et épuisante que les faits censés justifier le mépris sont controuvés, invoqués de mauvaise foi etc... Et cependant c’est étrange, j’y reviens, c’est presque une propension irrépressible: je dois lutter pour ne pas m’y livrer, pour ne pas prendre mon téléphone et l’appeler, lui expliquer, m’user en des démonstrations vaines et mortifères. Pourquoi ? Parce que je l’aime ? C’est un peu court. Parce que je veux croire que son mépris est joué ? Voire. Lorsque j’ai vu Vincent une heure -ou même lorsque nous nous sommes parlés au téléphone cinq minutes car il n’a plus le temps de venir- je me sens ensuite invincible, talentueuse, etc… De même en ce qui concerne Jean-Baptiste. Ou Vivette, en moindre. Lorsque j’ai parlé à Nathan, par contre, il me faut dix pages ou davantage pour me remettre, non pas à flot, mais au niveau où j’étais avant, ce qui n’est pas la même chose. Et ensuite je n’ai qu’une idée, l’appeler encore et toujours pour lui «expliquer», pour qu’il comprenne enfin… Et ça recommence évidemment, en pire. Dingue, je suis dingue. Le syndrome des femmes battues ? En un sens.


dimanche 2 décembre 2012

coupure d'électricité. EDF (un)




Ce matin, rien ne va plus mais ce n’est pas grave. C’est même plutôt drôle. Le curé est venu. On a coupé l’électricité au Ranquet. Le courrier, évidemment. Depuis trois jours. Et il ne m’a rien dit depuis tout ce temps !
-- Mais pourquoi ne pas m’avoir téléphoné immédiatement lorsqu’ils sont venus ? Pourquoi les avoir laissés faire ? J’aurais réglé tout de suite par carte bleue, au téléphone, c’est simple, ça m’arrive tout le temps.
Réponse extravagante.
-- Oh, ça ne me gênait pas trop, je ne regarde plus la télé, alors… Et puis je n’avais plus d’unités sur ma carte de téléphone, alors...
-- Mais moi, ça me gêne, y avez-vous pensé ? Il y a un congélateur en bas. Pour vous économiser trois euros, vous m’en faites payer cinquante.
Non. Il n’y a pas pensé. Je suis assez fière de moi car je l’ai presque attrapé.
-- Vous payez une maison et une terre… le prix d’un studio. Ça vous arrange, moi aussi, soit, mais il faut m’appeler si quelque chose ne va pas… C’est la seule contrainte. Pas énorme. Sinon, ce n’est pas équitable. Il n’y a que vous que ça arrange. Moi, j’ai les mêmes emmerdements que si vous n’y étiez pas.
Il a répondu posément:
-- En fait, si, ça m’a gêné mais je ne voulais pas vous le dire pour ne pas vous vexer, j’avais peur de m’énerver. (!) Mais pourquoi ne pas avoir regardé votre facture ?
-- D’accord, je suis en tort sur ce point, mais c’est justement pour cela que je vous laisse la maison… Sous ces conditions, entre autres.
Il est parti, un peu perplexe, manger au Chou braisé (un restau bon marché) m’a-t-il dit, pour se remonter le moral. Et c’est encore moi qui me fais engueuler ! a-t-il observé en sortant… Il a raison… et tort à la fois. J’aurais dû payer, soit, mais est-il concevable que le gaillard ait vu sans réagir des types lui couper l’électricité… et n’ait rien fait ni sur le coup ni depuis trois jours ? Du reste, il n’est venu que pour voir son copain curé -qui, horreur absolue, est amoureux et envisage de se marier- c’est juste en passant qu’il m’a annoncé le scoop. Si je peux faire rétablir, il n’y a pas urgence mais ce serait mieux. Ce n’est certes pas à moi qui ne lis pas mon courrier de donner des leçons de normalité à quelqu’un, mais là tout de même…
Je ne suis pas mécontente d’avoir trouvé plus taré que moi mais en l’occurrence ça ne m’arrange pas. Etait-il déjà comme ça avant ou cela provient-il de son trauma crânien lorsqu'il cherchait Jésus et qu'il l'a trouvé au fond d'un puits.. où il a mariné quelque temps avant que les pompiers ne le trouvent?

Une idée me vient, funeste: si on venait cambrioler, s’il y avait le feu ou un événement du même ordre, me préviendrait-il  seulement ? Je crains que non, sauf, cas hautement improbable, où on lui aurait emporté une image pieuse ou un de ses petits tableaux gris cul cul qu’il encadre avec soin et maladresse. Pour le reste -la maie etc.. - il serait capable de me dire «je ne m’en servais pas donc ça ne m’a pas dérangé…» Son égocentrisme est incommensurable. Il me rappelle mon père. (Ont-il subi tous deux des traumas identiques autrefois ? Oui. Mon père, au cours d’une escalade, avait dévissé sur trente mètres, à dix-huit ans, et s’en était sorti par miracle, c’est peut-être là l’explication de son comportement ensuite.) Ce n’est pas qu’il soit égoïste, c’est pire: il ne voit pas les autres, tout simplement. Il n’y a là aucun calcul comme chez certains arrivistes impitoyables qui cultivent avec brio cette propension éminemment utile dans la vie. Chez lui, c’est instinctif -et cela ne va pas toujours dans le sens de son intérêt, ce qui est un signe-.

Il est d’une totale bonne foi, il faut seulement lui faire observer de manière itérative qu’il y a un paramètre qu’il a oublié, les autres. «J’existe». Il en convient alors, il n’est pas mauvais type, et en tient compte aussitôt (parfois même il s’excuse comiquement d’avoir oublié)… mais c’est si peu naturel pour lui que trois minutes après il faut recommencer à l’identique sur une autre question. Il fonctionne comme un enfant. Lorsqu’il est parti au Ranquet, ses bagages devant la porte, je lui avais demandé s’il avait bien rangé (son studio) et il m’avait répondu, souriant et satisfait:
Oui, j’ai bien mangé.»
Il ne lui venait même pas à l’esprit que présentement je me souciais moins de son estomac que de l’état des lieux qu’il laissait. Ai-je fait une si bonne affaire avec lui ? Le Ranquet est en des mains percées, pardon, Brite, je n’ai pas trouvé mieux pour la sauver, ta foutue baraque.

On rétablira lundi. Ça me coûtera 50 Euros. En représailles, je vais exiger qu’il tonde et surtout lui interdire de se chauffer au bois… Et récupérer la télé qui me manque en bas, puisqu’il ne la regarde «plus»… Il m’avait demandé de lui acheter un poêle, j’avais répondu évasivement ; c’est moins cher que le fuel, soit, et il y a sur la terre de quoi faire du stock, certes, mais… les peintures viennent d’être refaites en blanc pour éclairer la bâtisse assombrie par les cèdres et il est capable de tout noircir puis de me dire ensuite que ça ne le dérange pas du tout car il aime le gris, je commence à connaître le personnage. Télé, tonte et statut quo pour le chauffage, je n’y aurais pas trop perdu, tant pis pour lui. Peut-être a-t-il déjà tondu du reste, c’était dans ses intentions, rarement suivies d’effet mais on ne sait jamais. (Suite de la saga ici)

samedi 1 décembre 2012

Mépris, engrenage




Rebelote: pourquoi suis-je ainsi ? Ça allait mieux depuis la contravention: dentiste et tout… Et puis, voilà après la discussion avec Nathan que c’est reparti. Il faut réagir. Je vais l’appeler. Il faut qu’il comprenne… que je sache si son mépris envers moi est joué, relié à sa jalousie -selon lui, je l’ai quitté ; selon moi, c’est lui qui m’a fait partir, même sur ce point nous ne sommes pas d’accord- et à sa tristesse de ne plus être avec moi… ou véritable. C’est un risque que je prends. Celui de couler juste après le coup de fil. Fils de pute ? Il n’a sûrement pas aimé. C’est sorti comme ça, sous le coup de la rage. Une garce ? Oui, en un sens, c’est ce que je suis. C'est lui qui l'a généré.
Il a des excuses. Sa mère s'est acharnée avec persévérance et vigueur à gâché la vie de ses enfants et surtout la sienne, le seul fils. Et la mienne par ricochet, ainsi que celle de nos enfants, etc… d’où mon peu de bienveillance, c’est un euphémisme. Plus ou moins contrainte d'épouser un homme âgé, la mésalliance socialement reconnue quoiqu’à mi voix, dans le milieu bourge libanais ne tenant aucun compte de l’âge de la jeune épouse et celui du vieux mari, elle seule en était responsable. La situation des femmes mariées de force -plus ou moins- est en fait pire que celle d’une péripatéticienne. Elles savent se faire respecter: l’argent qu’elles exigent et qui leur est versé au coup par coup constitue le garant indiscutable de leur valeur. Des honoraires. Et le nombre est un facteur de liberté: si un se montre déplaisant, il y en a d’autres dans la file, et elles ne font que louer brièvement leur corps, non le vendre pour toujours. Enfin, elles ne sont en principe pas tenues à une obligation de réserve et de jeu d’actrices vis-à-vis du preneur provisoire lorsqu’il les besogne. Que cette situation qui ne peut se comparer à aucune autre sauf l’esclavage… et encore, il n’est pas imposé à l’esclave d’aimer réellement son maître conduise ensuite à la jalousie et à la cruauté  est naturel, surtout en ce qui concerne l’amour sexuel, l’élément le plus magique de l’existence qui leur est à jamais interdit… 
Je vais l’appeler. Ce mariage dont sa mère si convenable ne lui laissa rien ignorer des sordides détails -y compris sexuels- fut le traumatisme de sa vie. Ce fut même l’objet de ses premières questions. Tes parents s’aiment-ils ? Cela me paraissait évident. Ont-ils le même âge ? Ma mère a dix mois de plus que mon père, c’est un sujet de plaisanterie entre eux. Il avait souri. Ont-ils fait un mariage d’amour ? Bien sûr. Qu’auraient-il pu faire d’autre ? Il m’avoua alors brièvement, et n’y revint pas pendant longtemps, que ce n’était pas le cas des siens. Je n’ai pas compris sur le coup. C’est longtemps après qu’il me confessa avoir haï son père. La malheureuse avait à chaque fois, des filles, et à chaque fois, la déception voire colère du mari qui se sentait volé. Cette épouse toujours malade qui ne produisait rien (car les filles n’étaient, à strictement parler, rien) ne valait pas les visons et bijoux qui lui étaient impartis. Après la naissance de Nathan, croyant naïvement que la série des «rien» avait cessé, il l’engrossa aussitôt… de Michèle, la plus sympathique de toutes les filles, qui fut accueillie avec une immense peine. Véronique puis Mona ensuite furent paradoxalement mieux acceptées: la résignation accablée avait définitivement remplacé le fol espoir. Plus de désespérance, puisqu’il n’y avait plus d’espérance... Alors, une fille de plus ou de moins… Nathan était triste lorsqu'il en parlait. Notons que la fragilité de sa mère était toute relative puisqu’elle mourut tout de même fort âgée. Oui. J’ai cogné fort et je m’en veux. Trop tard, c’est fait. Quelque chose en moi de dangereux.. C'est devenu vrai. Même si ça ne l'était pas au départ, magie funeste des mots devenus maux.

vendredi 30 novembre 2012

Le Puits de Célas, Valmalle

Cérémonie annuelle au Puits de Célas, anciens combattants et tout… Dommage que l’histoire des résistants qui y furent précipités ait été récupérée -comme tout- par les politiques. Discours vides, toujours identiques et roboratifs… J’avais envie de leur demander pardon. Les paroles de Gustau me revenaient en mémoire:
«Un jour, des messieurs en cravate nous congratuleront pour ce que nous avons fait… les mêmes peut-être que ceux qui à présent nous tirent dans le dos...» Amertume. Il y avait même un petit sous-préfet enharnaché d’or et de velours comme une vachette camarguaise qui a improvisé, visiblement à reculons, un court discours emberlificoté, candide mais aimable -et surtout rapide- accent parisien à l’appui, au terme duquel on pouvait retenir qu’il venait juste d’être nommé, qu’il ne savait pas très bien de quoi il s’agissait, enfin pas en détail mais qu’on lui en avait beaucoup parlé évidemment (!) qu’il se renseignerait plus avant -promis juré- d’ailleurs des histoires de ce genre, il en avait vu plein dans toute la France, et peut-être fallait-il oublier, faire la paix, enfin non, pas oublier, se souvenir au contraire, bien sûr, mais tout en allant de l’avant, c'est-à-dire… Bref, vous m’avez compris, je ne vais pas vous prendre plus de temps…»
Pas de quoi soulever les masses. Mais bref, le Démosthène. Et sincère, à sa façon. Ne cachant pas qu’il s’emmerdait, et en un sens, il n’avait pas tort. Les litanies d’Angelo avaient endormi tout le monde.

Angelo ! Il veut visiblement prendre en mains l’histoire et cache à peine ses visées électoralistes. Ce n’est pas un mauvais type, mais il a développé une ambition qui le fonde parfois à flagorner voire à modifier la vérité -en partie-. Tout le monde le sait mais on l’aime bien tout de même: sa chaleur humaine, sa truculence et son complexe évident de prolo qui veut s’instruire sont telles qu’elles font supporter ses minimes bassesses. Il est assez intelligent pour séduire, n’oubliant personne dans ses discours, énumérant, fût-ce de manière indigeste, tous les maquis qui ont existé dans la région, et il y en eut beaucoup, et nommant un par un les morts et les vivants, avec un petit mot dithyrambique sur tous. Ça dure ! Soit. Lorsqu’il m’invita à Nîmes pour une soirée de poèmes et de discours sur la guerre d’Espagne -mais en espagnol exclusivement- bien que je me sois cachée tout au fond de la salle dans l’intention de m’en aller discrètement, il m’aperçut et, en gesticulant, de loin, s’écria:
-- Irène ! Viens ici.
Il m’avait réservé une place à ses côtés, devant, en plein milieu, juste sous la scène. J’ai dû rester les trois heures réglementaires retenant mes bâillements, (la langue collée au palais, comme on enseigne aux jeunes filles bien élevées) sans rien comprendre. Ça, je n’oublierai pas. En plus il fallait parfois rire, pour ne pas désobliger les acteurs.

Je suis restée seule au puits, comme pour chasser les miasmes. Louise était là, toujours égale à elle-même.
-- Il en a trois que je connaissais très bien là dedans, tout au fond…» m’a-t-elle dit, avec, le cas est rare chez elle, une émotion perceptible, presque une larme. Trois bons copains. Elle se gelait, je lui ai proposé mon écharpe en laine bien chaude et plus ou moins sale, qu’elle a refusée. Sacrée Louise. Elle va devoir se faire opérer du bras, qui est devenu quasiment paralysé et surtout qui la fait souffrir en permanence. Elle a du mal à conduire. Mais le chirurgien qui est l’as spécialiste du coude qui dysfonctionne chez elle opère à Mistral. Mauvais augure.

J’ai envie d’y retourner ce soir. Pardon Gustau de ne pas avoir su parler. Mais écrire, si. J’ai parfois envie de devenir célèbre rien que pour pouvoir ensuite dire, rectifier, la réalité historique, même partiellement. -Au fond, je ne vaux guère mieux que le curé ; je suis une adolescente mal vieillie.-

Non ils ne sont pas morts pour la France, mais pour la liberté. Il y avait parmi eux autant d’étrangers que de français, et deux femmes allemandes. Mortes pour ce que l’on voudra, mais mortes et non morts (à l’énumération des noms, un à un, un ancien combattant répondait comme d’habitude: «mort pour la France»… y compris après: «Lisa Ost» et «Hedwig Rhamel» ! Ont-ils saisi depuis le temps qu’elles étaient des femmes ?) Et les gens qui les ont fait tomber n’étaient pas des «allemands» mais pour la plupart des miliciens français -même si ensuite ce sont bien les SS de la division Brandebourg qui les ont massacrés-… Non, ils n’ont pas été fusillés mais la plupart sont morts sous la torture et certains ont sans doute été jetés vivants. Non, les miliciens qui les ont sortis ensuite n’ont pas été précipités dans le puits… !!! Non, tous n’étaient pas également engagés dans le combat, certains, Valmalle par exemple n’ayant eu pour fait d’armes -et c’est déjà beaucoup- que d’avoir tu la teneur probable des colis -des tracts- que des inconnus mettaient dans le car qu’il conduisait sur la ligne Malaigues - Saint Jean, récupérés ensuite par d’autres inconnus… Enfin…

Un type qui prétendait tout savoir s’est esclaffé lorsqu’il a fait mention des femmes tondues. Un flash. Il devait être du genre à l’avoir fait ou à avoir applaudi et contemplé en bandant. Je l’ai engueulé assez fortement. Il a voulu ensuite se rendre intéressant en affirmant connaître un traître qui les aurait tous envoyés dans ce puits. Primo, c’est impossible parce qu’ils n’ont pas été pris en même temps et chacun a eu une histoire différente. Ensuite, il a royalement parlé de Vigne, dont tout le monde sait en effet l’implication comme donneur. Beau scoop. Je pensais qu’il allait citer cette femme de Lassalle maîtresse d’un soldat allemand, moins connue, qui, adolescente, aurait dénoncé Valmalle par vengeance -il avait averti sa mère à mi mot qu’elle batifolait au lieu d’aller au lycée- puis fut sauvée par un résistant qui l’épousa juste à la libération… qu’elle quitta une fois en sécurité, s’engageant alors -comme son ex mari- dans l’armée où elle fit une belle carrière en Allemagne… et revint une fois les passions calmées, remariée bourgeoisement, dans son village… où elle escomptait se présenter sur la liste électorale majoritaire lorsque l’affaire éclata ; elle fut alors forcée de démissionner… Sans sa cupide ambition, personne n’aurait jamais parlé…

Mais elle avait quinze ans alors: c’était sans doute une adolescente amoureuse qui probablement ne se rendit pas compte de ce qu’allaient provoquer ses propos, tenus sans doute au milieu de larmes, devant son bel aryen navré auquel elle annonçait la rupture imposée par l’intraitable maman. Avertie, hélas. Mais par qui ? Par ce vieux salaud de conducteur. Et qui ne se gêne pas pour transporter des drôles de colis, en plus*… C’est simple, voilà comment Valmalle, le brave chauffeur pied bot qui ne parlait que patois et considérait un peu les enfants qu’il transportait comme siens finit massacré sous la torture et précipité dans le Puits. Un nom sur une dalle.

A-t-elle eu des remords ? Aima-t-elle son résistant épousé à la hâte tout de suite après ? Et enfin, son dernier mari, riche et conciliant ? Était-elle si éblouissante, cette femme qui sut toujours séduire au bon moment les hommes qu’il lui fallait ? Peu soucieuse de rencontrer un tel personnage bien que j’écrivis alors les «Lettres à Lydie», j’ai questionné indirectement des voisins, car elle semblait emblématique de ces situations exceptionnelles où parfois ceux qui se comportèrent en salauds ne l’étaient pas vraiment… ou pas tout à fait. Les réponses furent unanimes, souvent après un éclat de rire joyeux et cruel. C’était, c’est toujours, un pot à tabac au nez en patate avec des yeux louches trop rapprochés. Les femmes fatales ne sont pas ce que l’on croit. 

* Le seul fait de résistance de Valmalle, ce qui n'était pas si mal -mais ce n'est pas pour cela qu'il fut pris- fut en effet de transporter des tracts de Malaigues à St Jean régulièrement. Quelqu'un les déposait dans la soute, et d'autres les reprenaient à chaque arrêt -il savait fort bien de quoi il s'agissait et s'était toujours tù-.

jeudi 29 novembre 2012

EDF, en attendant Godot


EDF, une merveille. Entre la saga de Gösta Berling, Courteline et Kafka. C'est le monde des ils et des ons. Premier acte. J’appelle samedi pour qu’ils rétablissent, on me dit de payer par carte bancaire, ce qui fait toujours hésiter, mais on précise que de toute manière cela ne pourra pas être fait avant lundi. Cependant ajoute-t-on (un on sympathique tout plein) dès le règlement effectué, c'est-à-dire dans la même journée, ils viendront rebrancher, c’est le règlement. C’est donc un coup de lundi. Soit. J’annonce l’évangile au curé ravi.

Aujourd’hui lundi, re appel, carte bleue en main, tant pis pour le risque. Le nouveau on -une one cette fois- réprobatrice, me prévient qu’on ne peut pas me rétablir avant d’avoir mis en place un prélèvement automatique, c’est le règlement, impossible de déroger. Soit, je l’aurais fait de toutes manières. Mais on veut mon relevé d’identité bancaire, que je n’ai pas. Donc il me faut appeler la banque à Paris qui me le faxera. Parfait. Sauf que l’agence est fermée le lundi.

Sauf aussi que ce n’est pas du tout ce qui m’avait été dit samedi par «EDF» ce monstre fait de ons et de ils que l’on ne sait même plus localiser. Où est le bon temps où on demandait à l’employé comment allait sa mère ? Je me sens soudain un croûton inadapté qui n’a plus droit à la vie ou du moins au courant électrique. Je proteste  donc: samedi, il n’avait jamais été question de prélèvement automatique -mais par contre je pouvais tout de même payer.- On ne se démonte nullement et on me répond que c’est normal parce que c’était le week end (?) Le règlement est-il différent le week end  et en semaine ? Non, évidemment rétorque-t-on avec hauteur -et accent du midi cette fois- mais celui-qui-m’a-répondu-samedi était à Quimper. Soit, mais à Quimper, le règlement d’EDF varie-t-il ? Réponse hautement philosophique: non, c’est ici que ça varie. ! Oui. Ici, ce n’est pas comme à Quimper. D’accord, mais ne le savait-il pas, ce renseigneur de Quimper, qu’ici c’était ici, tout différent d’ailleurs ? Non, bien sûr, il ne pouvait pas savoir puisqu’il était à Quimper. !! Je commence à craquer. J’allume un clop.

Mais alors pourquoi un service renseigneur qui ne peut pas savoir puisqu’il est à Quimper? One est intraitable et reprend en boucle: ici, c’est ici, et Quimper, c’est Quimper, ils ne peuvent pas savoir, c’est normal. Ca commence à chauffer (à ? cts d’euros la minute). Mon chien aboie férocement pour me soutenir. On se fâche et raccroche. Mon Dieu, pourquoi m’a-tu abandonné ?

Je remercie le caniche mais lui explique que ce n’est pas avec de tels arguments que le curé sera «rétabli» aujourd’hui. Il faut savoir composer avec les ons. Qu’il me laisse faire, le chef c’est moi. Je retente le coup. Cette fois, on est plus sympathique et on me dit qu’on va me rappeler pour vérifier que je suis moi... (Au cas où un inconnu voudrait payer à ma place ?) Et on me rappelle en effet, merci mon Dieu. One, cette fois, est gradée, dynamique et pleine d’allant, une one pour cas difficiles sans doute. Elle enregistre mes coordonnées bancaires, ça marche. Puis mon chien aboie encore, mais de joie. Pourquoi ça coupe à chaque fois ? Je rappelle: la nouvelle one n’est pas au courant, mais elle est peut-être à Honolulu, il va falloir tout reprendre à zéro. Non ! On me rappelle sur mon portable, et miracle, c’est la première one qui s’excuse d’avoir coupé, ça arrive tout le temps, ce n’est pas du tout à cause du caniche, le standard est saturé car ils ont énormément d’appels (apparemment ils ont beaucoup castré ces temps-ci) etc... Ca marche merci mon Dieu. Le paiement est accepté m’assure-t-elle. Ouf. Je vais peut-être être rétablie, comme ils disent, tout à l’heure même. Ou, en tout cas, comme ils s’y engagent formellement, dans l’après-midi.

Mais je dois être présente car il faut tout disjoncter auparavant. Soit. Je cours, vole et… Non, ce n’est pas la peine de courir me dit-on. On va me rappeler. Ce sera un autre on encore, mais un on d’une toute autre dimension, mâle et armé de pinces, fils et fusibles, un on qui coupe et découpe. Ce sont les seuls ons identifiables et identifiés de la bande, les seuls que l’on peut attraper mais l’on n’ose. Des bons ons parfois. Quoiqu’un des ces ons est assez mauvais cheval ; la dernière fois, il a voulu tout vérifier et a exigé que j’installe un disjoncteur au sous compteur, peut-être avait-il raison… mais c’est un ancien élève de maman et son air sournois me semble d’assez mauvais augure. Voudrait-il par hasard se venger de la mère sur la fille ? C’est déjà arrivé. Le on m’a pourtant assuré que Pauline lui avait laissé un excellent souvenir, d’ailleurs il était plutôt bon élève. Alors, jalousie ? Qui sait ? Quelque chose dans son regard ne me plaît pas. Je lui ai demandé son nom, je connais tous les élèves de maman, mais pas ce on là. Il devait être du genre bûcheur incolore inodore et sans saveur abonné à la huitième place, un jour rétrogradé à la neuvième. A cette époque, le pouvoir d’un instit de village était féodal. (José a confirmé: «c’est un con.») J’attends donc l’appel de on. Espérons que cela ne sera pas celui-là. L’histoire devient palpitante.

Notons qu’à l’origine, c’est entièrement de ma faute. Puis, de celle du curé. Et que je suis salement manipulatrice puisque j’ai fait l’andouille avec l’histoire du prélèvement automatique jusqu’à ce que j’arrive à trouver un on plus malléable que les autres. Un jeune on sans doute, pas encore rompu aux arcanes du rapport EDF/clients. L’anonymat comporte des avantages: si un on bloque, on peut toujours en essayer un autre… jusqu’à trouver le bon on, tandis qu’au guichet, devant un on unique et omnipuissant aux yeux glauques et cruels qui vous barre la route comme un Patou en service, macache, à moins d’Erwan avec son AK 47. On va peut-être se faire engueuler demain. Je m’en veux… A moitié: le curé ne peut plus rester dans le noir, la fin justifie les moyens, on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs, la loi est faite pour les hommes et non l’inverse, je préfère la justice au dictats du tyran etc… je m’accable de formules incantatoires pour justifier ma turpitude… J’attends. Le cœur battant. Qui sait si on ne s’est pas aperçu de ma fourberie ? Je n’ai pas la conscience tranquille. Kafka. Je vais me faire un café pour calmer mon angoisse. Mais il n’est que deux heures. On mange sûrement.

Ma roublardise n’a pas été détectée ; mes angoisses étaient sans objet. C’est un on syndiqué qui m’appelle pour m’annoncer qu’il est en grève. Je ne puis le lui reprocher car c’est justement à cause de la délocalisation. Quimper répondant pour Malaigues et vice versa, cela entraîne ce que l’on vient de voir, des emplois supprimés, et le client auquel on facture les communications, mécontent et totalement perdu… Qui ne sait même plus qui maudire. El pueblo, unido, jamai sara vincito. Soit. Mais enfin ça ne m’arrange pas. Je lui conte ma vie, je dramatise, le curé seul sans électricité qui déprime etc… Il va voir. Il semble ouvert et serviable -ce n’est pas l’ancien élève de maman-. J’espère que ce n’est pas celui-là qu’il va consulter. Je vais acheter des cigarettes, mon portable à la main, prête à bondir. Ce journal seul me permet de résister à l’angoisse de l’existence à laquelle je me sens totalement inadaptée. Coupable. Nulle. Je vais voir mon horoscope. Il me dit bêtement que plus je m’intéresse aux autres et plus on s’intéresse à moi. Le beau scoop. J’ai honte.

Quinze heures. Toujours rien. Je rappelle. On m’exhorte de ne pas m’en «faire», on me confirme que l’ordre de mission est bien parti, on leur a tout expliqué, le lieu, l’urgence, de m’appeler une demi heure avant, tout est nickel, pas de souci. Ils vont m’appeler.

Seize heures. Même conversation ou à peu près. Il ne faut pas m’inquiéter, ça ne va pas tarder, c’est normal qu’ils tardent, ils ont du travail... etc Je fixe mon portable depuis trois heures, en vain. Le caniche s’endort. Il a perdu espoir.

Dix sept heures, ça se gâte. Et flûte, j’ai payé, ils doivent contractuellement me rétablir. Rappel. Deux fois. Toujours la même voix suave, puis un soupir et la douce musique. Re soupir et à nouveau, l’autre voix, disharmonieuse, celle-là.
-- Si vous aménagez, tapez 1, si vous êtes un professionnel, tapez 2, si vous… Mais, j’ai le coup à présent, je tape directement le 4 à une vitesse d’enfer, une virtuose du clavier, je suis devenue. Car mon cas est le 4, naturellement le dernier proposé et cependant le plus fréquent. Un énième on. Il faut tout reprendre à zéro comme à chaque fois. Mais là aussi, j’ai le coup. Nom, prénom, domicile, à toute allure. Demarret, Irène, Le Ranquet, coupure etc… Ne quittez pas. On va voir avec un autre on, plus important sans doute… Je ne quitte pas. Mais c’est on qui me quitte, au bout d’un assez long moment. Je rappelle, furieuse. Encore un autre on, qui me dit qu’il ne peut pas prendre l’appel car il est occupé. J’attends, puis je crie enfin, ça soulage. Le prix de la communication etc… Un simple appel local, une broutille m’annonce ce on-là, un peu dédaigneux devant ma ladrerie. D’accord mais c’est le  dixième. (?) On consent enfin à s’occuper de moi et à abandonner un dossier urgent. Nom, prénom, etc… Je dévide. N’allez pas si vite, je n’ai pas noté. Puis, un silence embarrassé. On appelle devant moi Soubeirannes et on discute ferme. J’apprends ainsi que ce dernier on est logé à Beaucaire. C’est toujours mieux que Quimper, quoique… (J’entends tout: la cliente est mécontente etc…)

Et hélas c’est le coup de théâtre, l’intervention d’un deus ex machina, mais à l’envers. Un diable ex machina, plutôt. On finit par me résumer, l’air penaud, la conversation vue de l’autre côté: ils ne sont pas très sûrs de me rétablir, ni aujourd’hui ni même demain. A vrai dire, ils sont même plutôt sûrs du contraire. Car demain il y a grève etc… On a l’air fort ennuyé. Je hurle, demande à parler au responsable. On me le passe aussitôt avec empressement. C’est une one. Qui m’affirme sèchement qu’en effet, elle ne peut rien garantir, elle préfère me le dire honnêtement car elle est honnête. Ni aujourd’hui, ni même demain. Ils ont bien demandé le rétablissement comme il se devait après le paiement, ils ont la conscience tranquille, mais ils n’ont en fait aucun pouvoir sur les services techniques, qui peuvent faire… ou ne pas faire. Des épiphénomènes en somme… Alors pourquoi affirmer que… ? Ce n’est pas moi qui vous l’ai dit. Là, one se moque carrément de moi. Le ton soutenu réveille le caniche qui veut intervenir. Vous êtes responsable donc vous ne pouvez vous défausser sur un inférieur. Ce qu’il a dit -qui est du reste la règle- c’est comme si c’était vous qui l’aviez dit… A x cts d’euros la minute, je me paie le luxe de lui faire un petit cours sur la notion de responsabilité administrative, avec ma plus belle voix Sorbonne sans doute. One en convient tout à fait et me promet qu’on va régler ça en interne. Je m’en fous.

Et one tente de noyer le poisson en évoquant les intempéries (?) qui auraient nécessité des dépannages en urgence… Pourquoi alors garantir des prestations que vous savez fort bien n’être pas en mesure de fournir, comme vous venez de l’avouer ? Il y a des impondérables etc… Je craque. Appelez demain matin à la première heure, on pourra toujours vous dire quelque chose. Je ne veux pas que vous me disiez quelque chose, surtout pas, mais seulement que vous me rétablissiez le courant.
Je n’en peux plus. Suite au prochain épisode.

Ce n’est donc pas fini. Je vais voir un film idiot à la télé. Je n’ai plus que ça. Du coup, je n’ai pas téléphoné à Nathan. A toute chose malheur est bon, dit le proverbe. Je sais à présent que je ne l’appellerai pas. Ouf. J’ai cicatrisé la conversation d’avant-hier au terme de laquelle il me disait coupable des aléas toujours identiques qui me frappent souvent, élargissant la plaie au lieu de la panser. Il y a aussi autre chose dont je voudrais parler… mais je n’y arrive pas. Je vais rouler un peu puis je verrai si j’ai le courage.

EDF, second épisode

Rappel EDF ce matin, première heure c'est-à-dire dix heures. C’est presque du temps complet. La nouvelle one (ne quittez pas) cherche à contacter sa chef, en vain car elle est en réunion -tu parles- puis elle m’assure re-noter et relancer tout le processus et s’excuse, après avoir lu avec attention, à voix haute, ma saga de la veille qui apparemment a fait l’objet d’un chapitre entier d’une nouvelle interne à EDF avec date, heures, noms des ons qui m’ont répondu et principales répliques échangées dans leur substance et presque dans la lettre -compte rendu à peu près exact sauf au moment crucial de l’affaire lorsqu’on m’a raccroché au nez, où il est mensongèrement écrit «la cliente a raccroché». Menteurs.- On m’assure qu’on va m’appeler et tout faire pour que... Turlututu. Je donne aussi le numéro du fixe. On ne sait jamais, si le portable dysfonctionnait, deux précautions valent lieux qu’une. Ca repart, pour la journée sans doute. Je suis toujours prête à bondir, entre portable et fixe, clés de voiture devant moi. Si seulement je pouvais lire mon courrier…

Hier j’ai réfléchi. Je vais l’écrire, cette chose qui me taraude. Tant pis. Je l’ai mentalement «écrite» dans la voiture, en conduisant. Il le faut. Sinon tout cela ne sert à rien.
EDF, troisième épisode, suite et fin

«EDF» n’a toujours pas appelé. C’est fichu, à présent. Le curé est navré car il ne peut plus recharger son portable. Tiens, il commence à prendre conscience que pour lui aussi, c’est ennuyeux. Demain, peut-être ? Je n’ai même plus la force de me révolter. Et auprès de qui, à cette heure ? Je vais ranger la galerie. Lourde tâche. Agréable, au fond.

Miracle, coup de théâtre, «EDF» a appelé… vers dix sept heures trente. Les ons techniciens cette fois, les vrais, les seuls qui valent la peine. Des ons chirurgiens, des ons tranchants. Un peu gênés. Est-ce que ça vous embête si on ne vient que demain ? Parce qu’il est tard, comprenez- vous, et, etc... Mon énergie revient d’un coup, finalement intacte. Je hurle. Bon, d’accord, ils vont venir. Je fonce. Un embouteillage à Pont d’Avène. Un accident ? Ce n’est pas possible. Je suis décidément maudite. Cela n’arrive jamais. Et il faut que ce soit juste aujourd’hui… Je coupe la file, je slalome, portable sur les genoux. Ouf, je suis passée, sous l’œil stupéfait des quidams qui attendent sagement à la queue leue leue. Alléluia. Soubeiranes. Je les vois enfin, garés vers le pont. Merci mon Dieu. Un camion bleu. Le gars qui est au volant me fait signe d’y aller, il me suit. J’y «vais» donc. Personne derrière moi. Il doit manœuvrer sans doute. Le curé sort, joyeux. Ils arrivent. Enfin ! On descend vers le portail. Et on regarde le chemin. Bêtement, car il n’y a rien à voir. Anne ma sœur Anne… On se sent dépendants, stupides mais ça ne fait rien, on reste là, figés comme des santons. On attend. Personne. Il est dix-neuf heures à présent. Ca, c’est mauvais. Mais où sont-ils passés ? Vous êtes sûre que vous les avez bien vus ? S’enquiert le curé, qui redoute une hallucination. Oui. Il ne faut pas plus de trois minutes du pont pour arriver ici. Je le sais bien. Il se désespère. Moi aussi. Je rappelle deux fois le 810. Quimper, comme d’habitude, ils ne savent pas etc… Je raccroche, après un merde retentissant, ça y est, j’ai craqué.

Je retourne au pont à toute allure. S’ils étaient partis ? S’ils s’étaient perdus ? C’est arrivé. Je manque d’emboutir un vieux monsieur en voiture qui marque trop longuement le stop. Dégage connard, je ne l’ai pas dit mais bel et bien pensé. Ca y est cette fois, je suis folle.

Le camion est toujours là, ouf. Je me gare en double file sans mettre le clignotant. J’entends derrière moi crisser des freins. Une moto fait un écart. On est toujours au volant, à l’arrêt. Placide, on écoute la radio, on a visiblement la vie devant soi. Il attend, me dit-il. Mais quoi ? Qui ? L’autre. Quel autre ? Il faut qu’on soit deux. Pourquoi ne pas me l’avoir dit ? Ca fait deux fois que j’appelle. Il ne savait pas. Vous vous rendez compte que vous rendez les gens dingues ? Non. Re coup de freins. J’y vais, c’est dangereux. Le Ranquet, encore. Je rassure le curé qui en pleure presque. Si près du but, mon Dieu et puis plus rien… C’est trop injuste. Je le lui certifie, ils vont venir. Ils arrivent. Les voilà !!! Tous les deux. Ils rétablissent en trois secondes, sans même nous faire l’aumône d’un regard. Mais je les attends de pied ferme pour le dernier acte vengeur.

Discussion animée à laquelle, ô stupeur, participe fortement le curé, qui, caché derrière moi, crie et gesticule, les traitant indirectement de feignants de fonctionnaires, ce qu’ils ne sont pas. Le ton est si soutenu que j’ai peur à un moment que, par mesure de rétorsion, ils recoupent. Ces hommes à pinces sont puissants et dangereux. Marina passe et repasse en quatre quatre devant le portail… et ralentit à chaque fois, braquant légèrement son engin, mine de rien, sous prétexte de malhabileté et d’étroitesse du passage, vers le dégagement de l’allée où, tout en en haut, comme sur une scène de théâtre, a lieu le dernier acte, très enlevé, de la pièce «Irène et EDF». (C’est tout à fait inutile, le camion est bien garé, et elle est une conductrice macho, toujours à fond, mais plutôt dégourdie ; malgré ses pointes de vitesse dangereuses dans ce chemin en terre battue, elle n’a jamais écrasé un enfant, ce qui est tout à fait remarquable.) J’ai envie de lui lancer: arrête toi carrément, tu économiseras de l’essence et ce sera plus facile pour écouter.

Ils n’ont pas été prévenus que je les attendais hier. Non, il n’y avait pas particulièrement de travail ni d’urgence ce jour là. Mais c’est que voilà : c’est le «Central» qui appelle «Nîmes» ; ensuite «Nîmes» qui appelle «Malaigues» ; puis «Malaigues», les Chefs de Soubeirannes ; et enfin les Chefs, eux… Un travail délicat, comme on peut voir, en quatre actes essentiels. Où diantre le fil a-t-il rompu ? On ne sait pas. Ce n’est pas eux, en tout cas, ils ne demandaient qu’à me rétablir, ils ne sont pas mauvais bougres, et ça prend deux secondes, vous avez vu, et en plus, il n’y avait pas grand-chose à faire hier après-midi. C’est les Chefs… (?) En tout cas, les risques de thromboses anévrismales augmentent en proportion du nombre d’étapes dans tous ces ordres sinueux répercutés. Ils en conviennent et me conseillent de leur faire une lettre, à ceux de Nîmes. Puisque eux n’y sont pour rien. Fin de l’épisode. Le curé a l’électricité. Dieu soit loué. Je sens en moi la satisfaction du devoir accompli. Bêtement. A ce propos, il a oublié de me payer.
Je file à Atuargues. L’instit m’attend.




lundi 26 novembre 2012

Secret de famille



L’aveu

Voici. Erwan a laissé avant-hier un message sur répondeur, inaudible, au terme duquel il assure… avoir surpris [X, qu'il considère comme mon "ennemie"] avec un gus. Un «vieux» selon lui, mais c’est sans doute relatif. Et il est indigné! Je me demande le but de la manœuvre. Car il a un scoop, hélas, et de taille: il ajoute à titre de preuve un élément qu’il sait et que je sais également (qui m’avait été affirmé par… disons une Parque revenue des enfers et qui y est retournée)… et que je n’ai jamais dit. A personne. Donc ?… Cela m’a glacée: il est sans doute au moins exact qu’il la connaît bien… Peu importe, mais pourquoi dévoile-t-il un tel "secret" -qu’il pense que j’ignore-? Par vengeance ? Vis-à-vis de qui ? D’elle ? De moi ? Veut-il me blesser ? Ce doit plutôt être l’inverse: funeste Salomé, il croit me faire plaisir en m’apportant sur un plateau la tête de ma soi disant  «ennemie». Quand je n'en veux pas et ne la lui ai jamais demandée.

Dans son esprit fêlé, est-ce elle qui serait déshonorée? Ce serait bien dans sa manière... Supposer qu’il m’offre ainsi une preuve d’amour qui va forcément me réconcilier avec lui, mon preux chevalier… est tout à fait dans le personnage, la barbarie de son enfance Anatolienne lui colle à la peau, mélange d’intelligence manipulatrice redoutable et d’insondable imbécillité. En un sens, tant mieux, car ainsi il fait moins de dégâts. Je tiendrais donc grâce à lui de quoi faire tomber mon "ennemie", la preuve absolue de sa marginalité abjecte, de sa tache indélébile etc... Comme si je pouvais me comporter de la sorte. Mœurs de la Turquie profonde.

Pourquoi cette perversité? Cette haine contre une innocente même si elle m’a fait du mal. J’ai soudain le sentiment irrépressible qu’Erwan décalquerait le côté le plus noir de moi, ce que je suis aussi et que je ne veux pas savoir, ce que je n’ose pas être, un Mr Hyde immonde qui se cacherait derrière un Dr Jeckyll irréprochable. Il serait pour moi, même à présent que nous ne nous voyons plus, un horrible objet de transfert. Souvent, il m’était arrivé de pointer entre nous une sorte de transmission de pensée  extraordinaire ; il énonçait soudain à voix haute ce que je venais de penser au même moment sans avoir eu le temps de l’exprimer en turc. Soit. Mais là, on dépasse la simple transmission de pensée -à la imite compréhensible puisque la réplique s’inscrivait toujours dans une conversation soutenue et après tout, elle était parfois logique-. Et malgré ou à cause de sa naïveté, Erwan est loin d’être idiot.

Mais ici, on franchit un cran: il transmettrait fidèlement ce que je ne sais pas avoir en moi, qui y gît cependant, un pan sordide de mon être que je ne connais pas moi-même ou que je ne veux pas voir. (Notons que je n’ai pas dit «inconscient».) N’ai-je pas éclaté, dans le restau de José, il y a peu ? Il s’agissait d’une crise de nerfs, d’une réponse à une attaque ? Soit, mais toutes les agressions ne se donnent-elles pas pour des ripostes ? Suis-je sûre qu’il s’agissait de justice ?

La haine froide que j’ai éprouvée un moment après la mort de Pauline ne m’a-t-elle pas fondée à envisager dans quelque recoin de mon âme obscure une vengeance ? Si. Bien sûr.

Rejetée ensuite comme: «marginale, folle, quelqu’un qui ne sait même pas ce veut dire aimer, qui n’a pas eu de Vraie Famille heureuse et épanouie où on s’aime et où Tout est clair, comme j’ai eu de la chance d’avoir, moi, ça vaut Tout l’or du monde, tous les diplômes du monde, d’avoir eu ça… Ca dure toute la Vie… Tu es quelqu’un qui n’a jamais connu l’amour de ses parents, pas comme moi et qui surtout n’a jamais connu l’Amour, quelqu’un de déséquilibrée comme ta mère… tu n’as jamais connu non plus l’Amour d’un homme, et tu ne peux pas comprendre le bonheur simple de ceux qui s’aiment dans un couple et sont Tout absolument Tout l’un pour l’autre et ne se cachent rien…» Turlututu…
J’avais tout oublié. Pas lui. La mémoire m’est revenue après son message sur répondeur. Mon inconscient ? Si l’on veut. Mon «Erwanan», plutôt.

L’écriture ne ment pas: ce que l’on peut lire chez certains insoupçonnables est hautement révélateur et stupéfiant. Ses propos étaient exacts, en partie seulement, l’outrance en moins. (Sauf que tout cela n’avait rien à voir avec l'histoire -c'était censé être une réponse- et que c'était l'hôpital qui se moquait de la charité.)
Sauf que tout ce discours pouvait exactement se lire à l’envers. A un point extraordinaire.
-- Tu vois combien elle t’envie et t’aime ! fut la stupéfiante conclusion après lecture de la lettre, en s’esclaffant au fur et à mesure qu’il progressait… lettre que j’avais malencontreusement oubliée dans un coin avec des épluchures et cendres de cigarettes par dessus, de Dimitri. Il n’avait pas tort. Je n’y avais pas pensé, je n’avais pas voulu y penser, ayant aussitôt mis le poulet à la «poubelle» (mais le ménage est irrégulier.) Or j’étais, moi, en possession d’éléments qui auraient dû me permettre d’effectuer cette analyse ; pas lui. Son intuition avait magistralement suppléé son défaut de connaissance. Et mon savoir, annulé l’intuition. Toute la lettre pouvait et devait se lire exactement à l’envers, point par point, au détail près. C’était, au sens du terme, fou.

Et voilà que «ça» s’exprime soudain par Erwan interposé. En termes directs, odieux et injustes, car lui ne fait pas dans l’euphémisme ni même la justice… et passe outre la base de tout, elle est une victime, même si ensuite elle hurle avec les loups, et plus fort encore que les loups pour se démarquer. Suis-je sûre que cela ne me satisfait pas, tout au fond de moi ? Suis-je sûre que la lame acérée qui, dans cette lettre affouillait ma plaie, malgré mon mépris de surface, ne m’a pas excédée et poussée à envisager -à titre de phantasme informulé seulement- une rétorsion de ce type ? Non. Je suis même sûre du contraire: l’arroseur arrosé est toujours d’un inépuisable -et cruel- comique. Qu’on y songe. C’est si drôle en effet. Il faut presque l’algèbre pour s’y retrouver. Voici.

Une exclue (puissance 10) que nous appellerons l’exclue A dramatiquement traumatisée, après avoir rejeté et fait rejeter une autre exclue dite B mais beaucoup moins exclue et beaucoup moins traumatisée, le rapport étant de 1 à 10 (et ceci, au moment même, crucial, où l’exclue B dévoile à un autre les causes de sa souffrance)… en termes odieux ultra violents, les mêmes sans doute qui lui avaient été appliqués autrefois (mais pas par l’exclue B, qui au contraire l’avait soutenue!)… une exclue A donc, qui malgré ou à cause de son désir de se laver de la «tache» en abattant l’exclue B, (qui n’a absolument rien à voir avec l’affaire) se voit soudain remise en place par un ange noir avec des arguments abjects exactement identiques à ceux qu’elle avait utilisés pour démolir l’exclue B (mais en l’occurrence, ils sont exacts)… cela paraît en effet l’œuvre d’une justice immanente et cruelle, en un sens équitable, qui veille à rétablir les choses à leur place pérenne. C’est absolument magnifique ; on dirait un roman de gare, au dénouement tiré par les cheveux. Et c’est exactement ce qui s’est passé. Je ne pouvais imaginer mieux. Coup double. Erwan me venge et… je n’en suis même pas responsable. Ce salaud a un sens de la justice, si l'on peut dire, il faudrait plutôt dire du talion, sur développé, ce n’est pas la première fois que je l’observe:
-- Tu m’appartiens comme je t’appartiens, je serai toujours là pour te protéger, même si tu me quittes» m’avait-il dit autrefois. Il avait ajouté, avec une pertinence désopilante compte tenu de notre différence d’âge:
-- Tu n’es pas très adaptée à la vie parce que tu es comme une enfantTu ne sais pas de quoi les gens sont capables. Moi, si. Et moi je suis comme eux. Si tu n’avais pas vécu ici, en "riche", en petite fonctionnaire protégée, tu serais morte. Si j'étais comme toi, je serais mort. Ça me plait chez toi, et m’énerve à la fois. J’ai envie de te bousculer.»
Et vice versa. Erwan !…